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Les bases de la gestion de la solution nutritive : comprendre et mesurer la CE, le pH et l'oxygène dissous

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En culture hors sol, l’eau au contact des racines constitue à elle seule l’environnement de culture. Si la CE, le pH ou l’oxygène dissous se déséquilibrent, même lorsque le cultivateur apporte des engrais, la plante se retrouve incapable de les absorber.

Ce que le débutant doit retenir en priorité, ce ne sont pas des chiffres à mémoriser. C’est de comprendre ce que chaque indicateur représente : la CE comme repère de concentration en engrais, le pH comme condition qui détermine la facilité d’absorption des nutriments, et l’oxygène dissous comme socle de la respiration racinaire.

Cet article passe en revue les éléments à surveiller dans la gestion de la solution nutritive, les bases de la CE, du pH et de l’oxygène dissous, la logique de l’eau brute et du renouvellement de la solution nutritive, ainsi que la marche à suivre en cas de problème.

Que faut-il vraiment faire en gestion de la solution nutritive ?

À la différence de la culture en pleine terre, la plante n’absorbe les nutriments dont elle a besoin que par la « solution nutritive », c’est-à-dire l’eau dans laquelle ils sont dissous. Sans le sol comme tampon, l’état de la solution nutritive se reflète directement dans la croissance des cultures. En une phrase, l’objectif de la gestion de la solution nutritive est de maintenir l’absorption d’eau et la respiration racinaire tout en préservant un équilibre nutritif optimal.

Les principaux éléments à gérer sont au nombre de cinq : la CE (repère de concentration en engrais), le pH (degré d’acidité ou d’alcalinité), l’oxygène dissous (oxygène nécessaire à la respiration des racines), la température de la solution nutritive et l’état sanitaire. Tous interagissent. Par exemple, lorsque la température de la solution nutritive monte, la quantité d’oxygène dissous diminue, et le fait que l’activité microbienne s’intensifie rend le pH plus instable. Pour ces cinq éléments, si ne serait-ce qu’un seul est négligé, la culture ne se développera pas correctement, même si tous les autres sont gérés avec précision.

La qualité de l’eau brute joue aussi un rôle

La qualité de l’eau brute n’est pas un paramètre que l’on ajuste au quotidien, mais elle conditionne la réussite de la gestion de la solution nutritive. Trois points sont à vérifier en priorité : la dureté, le pH et le chlore.

Une eau dure contient beaucoup d’ions calcium et magnésium, qu’il faut prendre en compte au moment de concevoir la solution nutritive. Le pH de l’eau du robinet varie selon la région, et avec une eau nettement alcaline, la quantité de correcteur nécessaire augmente. Le chlore présent dans l’eau du robinet peut nuire aux racines, mais ce chlore peut être éliminé en laissant l’eau reposer environ une journée ou avec un filtre à charbon actif. Connaître les caractéristiques de l’eau brute avant de se lancer en culture hors sol permet d’alléger considérablement la gestion quotidienne.

La gestion de la CE (conductivité électrique)

La CE est l’abréviation de l’anglais « Electrical Conductivity » (conductivité électrique). C’est un indicateur de la concentration ionique de la solution nutritive (principalement les ions issus des sels fertilisants). Si l’eau contient d’autres composants que les engrais (minéraux issus de l’eau brute, par exemple), ceux-ci se reflètent eux aussi dans la valeur de CE.

L’eau pure ne conduit quasiment pas l’électricité, mais dès que des ions issus des engrais ou d’autres sources s’y dissolvent, elle devient conductrice. Plus la concentration en engrais augmente, plus la valeur de CE monte : en mesurant le degré auquel l’électricité circule dans l’eau, on peut donc estimer indirectement la concentration en engrais de la solution nutritive. L’unité de CE est généralement exprimée en « mS/cm » ou « dS/m » : il s’agit en réalité de la même unité.

Cela dit, la valeur de CE ne donne que la quantité totale d’engrais ; on ne peut en déduire ni l’équilibre ni le type de chaque nutriment. Même lorsqu’un composant est en excès et un autre en déficit, la CE totale peut sembler rester dans la plage normale. Par ailleurs, plusieurs solutions nutritives à l’équilibre très différent peuvent afficher la même valeur de CE. C’est la limite de la CE : elle est facile à mesurer, mais ne dit pas tout.

Comment ajuster la CE

Pour faire monter la CE, on ajoute de l’engrais dans la solution nutritive ; pour la faire descendre, on dilue avec de l’eau claire ou on remplace une partie de la solution. On mesure la CE chaque jour et on corrige dès qu’une anomalie apparaît.

Plus la culture monte en échelle, plus il devient difficile d’assurer une surveillance continue manuellement : l’automatisation par capteurs et organes de régulation devient alors indispensable.

Problèmes courants en gestion de la CE

Le tableau ci-dessous récapitule les problèmes typiques liés à la valeur de CE et leurs réponses.

ProblèmeCauseRéponse
Hausse de la CE• Évaporation de l’eau
• Absorption sélective par la plante
• Excès d’engrais ajouté
• Diluer avec de l’eau claire
• Remplacer une partie de la solution nutritive
Baisse de la CE• Entrée d’eau de pluie ou de corps étrangers• Ajout de solution concentrée
• Identification et traitement de la source d’entrée
Variations de la CE• Variations de température
• Activité microbienne
• Décalage des horaires de mesure
• Stabilisation de la température de la solution nutritive
• Renouvellement régulier de la solution nutritive
• Mesure rigoureuse à la même heure
Hausse brutale• Erreur de dosage de l’engrais
• Évaporation soudainement accrue
• Dilution immédiate
• Identification et élimination de la cause
Chute brutale• Entrée d’eau
• Défaut d’instrument
• Ajout progressif de solution concentrée
• Vérification avec un autre appareil
Dérive du conductimètre• Mauvais étalonnage
• Usure ou encrassement de l’électrode
• Réétalonnage avec une solution étalon
• Nettoyage ou remplacement de l’électrode

La gestion du pH (potentiel hydrogène)

Le pH (potentiel hydrogène) est l’indicateur de l’acidité ou de l’alcalinité d’une solution aqueuse. Il s’exprime sur une échelle de 0 à 14 : 7 correspond au neutre, en dessous de 7 c’est acide, au-dessus de 7 c’est alcalin. En culture hors sol, le pH influence directement la solubilité des nutriments et leur absorption par la plante.

Chaque composant fertilisant a sa propre plage de pH d’absorption privilégiée. Les oligo-éléments comme le fer ou le manganèse sont mieux absorbés en milieu acide, le calcium et le magnésium en milieu alcalin, et le phosphore atteint son maximum d’absorption autour d’un pH proche du neutre. La plupart des cultures absorbent les nutriments avec le plus d’efficacité dans une plage de pH de 5,5 à 6,5 ; en dehors de cette plage, certains nutriments deviennent insolubles et la plante ne peut plus les utiliser.

Pourquoi le pH varie-t-il en cours de culture ?

En culture hors sol, le pH dérive avec le temps. Les cinq facteurs principaux sont l’absorption ionique sélective par la plante, l’activité microbienne, la forme chimique de l’azote contenu dans les engrais, la qualité de l’eau et les variations de température.

La forme chimique de l’azote est souvent négligée : lorsque l’azote ammoniacal est absorbé par la plante, le pH de la solution nutritive baisse ; lorsque c’est l’azote nitrique qui est absorbé, il monte. Par ailleurs, la hausse de la température stimule l’activité microbienne et accélère les variations de pH. Tant que l’amplitude reste faible, ce n’est pas critique ; mais si l’on s’écarte sensiblement de la plage adéquate, les dégâts sur la culture deviennent importants.

Lorsque le pH est trop bas (forte acidité), on observe une toxicité due aux métaux lourds comme l’aluminium ou le fer, l’inhibition de l’absorption du calcium, du magnésium et du phosphore, et des dommages aux racines. Lorsque le pH est trop élevé (forte alcalinité), des micro-éléments comme le fer, le manganèse, le cuivre ou le zinc deviennent insolubles, ce qui se traduit par un jaunissement foliaire (chlorose) et une mauvaise croissance.

Méthodes de gestion du pH

Pour mesurer le pH, l’instrument de référence est le pH-mètre numérique, le plus précis et le plus fiable. Le papier pH peut dépanner en cas d’urgence, mais sa précision est faible et il ne convient pas à la gestion quotidienne.

Pour ajuster le pH, on utilise des correcteurs dédiés. Pour faire monter le pH, on peut utiliser une solution de carbonate de potassium (fait monter le pH en douceur, avec apport de potassium), de l’hydroxyde de potassium (action puissante) ou du bicarbonate de sodium (effet tampon). Pour faire descendre le pH, on peut utiliser de l’acide phosphorique (apport de phosphore), de l’acide nitrique (apport d’azote) ou de l’acide citrique (ajustement doux).

Lors de l’utilisation d’un correcteur, il faut ajouter par petites quantités, mesurer après chaque ajout et éviter tout changement brutal. Les correcteurs acides doivent toujours être dilués avant emploi.

L’idéal est de ne pas recourir au régulateur de pH

Lorsqu’on utilise un régulateur de pH, certains composants spécifiques qu’il contient s’accumulent dans la solution nutritive et finissent par déséquilibrer celle-ci. L’idéal est donc, avant de recourir à un régulateur, de contrôler le pH dans une certaine mesure en ajustant directement l’équilibre fertilisant de la solution nutritive elle-même. Vous trouverez d’autres conseils de terrain dans nos autres ressources.

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La gestion de l’oxygène dissous

L’oxygène dissous (DO : Dissolved Oxygen) désigne les molécules d’oxygène (O₂) dissoutes dans l’eau ; l’unité est généralement « mg/L » ou « ppm ».

En culture hors sol, les racines baignant dans l’eau, la plante utilise l’oxygène dissous pour les usages suivants : la production d’énergie par respiration cellulaire racinaire, l’absorption active des nutriments (en particulier calcium et phosphore), la croissance et le métabolisme des racines, ainsi que la résistance aux agents pathogènes. Quand l’oxygène dissous vient à manquer, la fonction racinaire chute, et cette baisse de fonction se répercute sur l’ensemble de la plante.

En cas d’oxygène dissous insuffisant, des racines saines, blanches à crème, virent au brun ou au noir, et l’on voit apparaître un arrêt de l’élongation racinaire ou des nécroses de l’apex racinaire. Cela peut conduire à un retard de croissance, du flétrissement et du jaunissement foliaires, des symptômes de carence en calcium et de la pourriture racinaire.

La concentration idéale en oxygène dissous en culture hors sol est de 5 mg/L au minimum, idéalement autour de 8 mg/L. Les principaux facteurs de baisse de l’oxygène dissous sont la température (plus l’eau est chaude, moins l’oxygène se dissout), la concentration totale en sels dissous (plus la CE est élevée, plus la concentration en oxygène dissous baisse), les microorganismes (qui consomment l’oxygène de l’eau) et l’augmentation des besoins en oxygène selon le stade de croissance de la plante. L’été demande une vigilance particulière.

Comment augmenter l’oxygène dissous

Dans les installations de culture hors sol à grande échelle, la méthode la plus courante est l’« aération en cascade » : on fait tomber l’eau depuis une hauteur pour qu’elle s’enrichisse en oxygène. La consommation électrique supplémentaire reste limitée et l’oxygène dissous augmente en proportion du débit, ce qui convient à un fonctionnement de longue durée. Lorsque le seul fait d’augmenter la surface lors de la cascade ou le débit de circulation ne suffit pas, l’aération par injection d’air dans l’eau (système à diffuseurs) est également efficace. C’est une méthode facile à mettre en place, même en petite culture.

Le renouvellement de la solution nutritive en cas de problème

Quand un trouble de croissance ou une maladie apparaît en culture hors sol, le « renouvellement de la solution nutritive » est l’une des réponses les plus efficaces. En culture hors sol en système en recirculation, remplacer la solution nutritive par une neuve permet de résoudre d’un seul geste une grande partie des problèmes.

Si l’on conserve la même solution nutritive trop longtemps, l’absorption sélective de chaque nutriment par la plante finit par déséquilibrer la composition : certains éléments se retrouvent en déficit, d’autres en excès. Les oligo-éléments sont particulièrement délicats à gérer et leur équilibre se rompt facilement. À cela s’ajoute l’accumulation des substances allélopathiques, des acides organiques et des déchets sécrétés par les racines, qui dégradent la fonction racinaire. Par ailleurs, le pH se déstabilisant, on multiplie les correcteurs, et il en résulte un déséquilibre encore plus marqué de la solution nutritive : c’est le cercle vicieux.

Le renouvellement de la solution nutritive permet de réinitialiser l’ensemble de ces paramètres en même temps. On rétablit les nutriments manquants, on évacue les excès et les substances allélopathiques, et l’on profite en passant d’un effet de nettoyage des canalisations et des bacs de culture.

Cycle et timing du renouvellement de la solution nutritive

Pour prévenir les problèmes, le renouvellement régulier de la solution nutritive est efficace. En culture hors sol en système en recirculation, un rythme d’une fois tous les deux à trois mois est généralement un bon repère, à ajuster selon la culture, la densité de plantation et la saison. Les légumes-feuilles à croissance rapide consomment vite et demandent un renouvellement plus fréquent ; en été, l’activité microbienne s’intensifie et la dégradation s’accélère.

En plus du calendrier régulier, dès que l’un des signes ci-dessous apparaît, envisagez un renouvellement de la solution nutritive sans tarder.

SigneDétail
Instabilité de la CEDes ajustements fréquents deviennent nécessaires, ou des variations imprévues apparaissent
Variations brutales du pHLe pH, une fois corrigé, repart aussitôt vers une valeur anormale, ou les variations sont importantes
Couleur ou odeur de la solution nutritiveTrouble, changement de couleur, ou odeur désagréable
Stagnation de la croissanceLes nouvelles pousses tardent à se développer, les feuilles sont petites, les tiges sont fines
Dégradation de l’état des racinesBrunissement, ramollissement, nécrose de l’apex racinaire
Apparition de maladiesPourriture racinaire ou maladies foliaires en augmentation

En résumé

L’essence de la gestion de la solution nutritive consiste à maintenir, à travers les trois indicateurs que sont la CE, le pH et l’oxygène dissous, un environnement dans lequel les racines puissent fonctionner correctement. Ces indicateurs paraissent indépendants, mais en réalité ils interagissent par l’intermédiaire de la température, de l’activité microbienne et de l’équilibre fertilisant.

Sur le terrain, le point de départ est de mesurer la CE et le pH chaque jour, à la même heure, pour saisir la tendance des variations. Une variation brutale est un signal d’alerte concernant la plante : combiner les valeurs mesurées à l’observation des racines et de l’aspect des feuilles permet de détecter les problèmes au plus tôt.

Du point de vue de la gestion du risque sur le long terme, plutôt que d’augmenter la dépendance au régulateur de pH, il est plus efficace de prévoir un renouvellement régulier de la solution nutritive tous les deux à trois mois. Le renouvellement de la solution nutritive est à la fois une réponse aux problèmes et un moyen préventif qui réinitialise d’un coup les déséquilibres accumulés.

Fiche de contrôle simplifiée pour la gestion de la CE et du pH

Élément mesuréPlage adéquateSi trop élevéSi trop basFréquence
Valeur de CESelon la culture (typiquement 1,0 à 3,0 mS/cm)Diluer avec de l’eau claire / remplacer une partie de la solution nutritiveAjout de solution concentréeQuotidienne
Valeur de pH5,5 à 6,5Faire baisser avec de l’acide nitrique ou de l’acide phosphoriqueFaire monter avec une solution de carbonate de potassiumQuotidienne
Oxygène dissous5 mg/L minimum (idéalement autour de 8 mg/L)Généralement sans problèmeRenforcer l’aération / ajuster la hauteur de chute d’eauHebdomadaire

Modèle de relevé pour la gestion de la solution nutritive

Divers modèles sont également disponibles sur le site, n’hésitez pas à les consulter.

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